THT

Boucle du Hainaut

Un appel à la raison

Madame, Monsieur,

 

Les responsables

et chargé·e·s de communication

du projet,

 

Madame, Monsieur,

 

La·le Ministre,

 

Madame, Monsieur,

 

Les gestionnaires, actionnaires et facilitateurs,

Les journalistes mal informé·e·s,

 

Madame, Monsieur,

 

Qui que vous soyez,

Et quelle que soit la façon dont vous prenez part à la chose,

La soutenant ou simplement la validant,



Comment vous dire ?

Comment exprimer ce désarroi, cette détresse, vécue au plus profond (de moi, de nous) ?

Il m'aura fallu un certain temps, de la patience et de la persévérance, pour enfin trouver un endroit où construire une vie agréable, saine, dans un environnement rural, respectueux des relations qu'entretiennent les hommes et les femmes avec la nature, avec le patrimoine, entretenant la mémoire des lieux et la conscience de ce qui y habite – faune, flore.

Dans ce projet, j'ai tout investi : mes économies, mon temps, le travail de mes mains, le soin à penser une nature (les abords de cette habitation) qui puisse être nourricière, pédagogique et d'agrément. Cet habitat, étendu à son voisinage, sa localité, sa région, me semblait en adéquation avec l'éducation que je souhaitais pour mes enfants, qui passent là les premières années de leur vie, grandissant au rythme des saisons, au contact de la nature, des paysages de la Wallonie picarde, et de ses habitants, qu'ils côtoient dans leur école de village, apprenant et expérimentant le vivre ensemble, pour imaginer et inventer le meilleur, à venir : le monde qu'ils habitent.

Et puis, vous voilà.
Soudain, surgit le projet d'un corridor, traversant tout, de part en part. Un monstre de l'énergie, plantant ses pylônes de 60 mètres de haut telles des tentacules dans cet environnement calme et préservé. Des dizaines de câbles suspendus véhiculant 380.000 volts et leur brouillard électromagnétique, sur une distance presque inconcevable. Vous voilà, vous et cette balafre de 100 kilomètres de long, abattant sur son passage et à de nombreux kilomètres alentours, et selon des niveaux différenciés, des milliers de citoyens, ces riverains dont vous n'avez le souci, ou si peu, et toute cette vie qui jusque là grouillait, naturellement.

C'est la solution nécessaire, dites-vous.
C'est un « mal » nécessaire, comprenons-nous.

Nécessaire : Tout ce à quoi il est impossible de se soustraire, de résister. Caractère de ce qui est absolument obligatoire, indispensable, de ce dont on ne peut se passer. Ce qu’on ne peut éviter, ce qui s’impose d’une façon plus ou moins stricte.

Aussi n'avez-vous comme seul argument que cette fatalité.
Car vous le reconnaissez : ce projet THT cause bien des dommages, qu'ils soient environnementaux, sociaux, sanitaires... À vous lire et vous entendre, votre responsabilité semble moins être de les éviter que de les limiter. Vous acceptez donc ces dommages, en pleine conscience. Les incidences probables ne manquent pas : à titre d'exemple, le site Internet du projet reconnaît un risque statistique significatif de leucémie chez l'enfant causé par l'exposition prolongée aux champs magnétiques de basse fréquence générées par le réseau haute tension. Quant aux « chatouillements superficiels sur la peau », aux « picotements », aux « bruits de crépitement – effet couronne »... À quoi faut-il s'attendre ? Le Circ, l'agence spécialisée de l'OMS pour la recherche sur le cancer, a classé les champs magnétiques d'extrêmement basses fréquences – ceux émis par les dispositifs de transport de l'électricité – parmi les facteurs possiblement cancérogènes pour l'homme. Sans compter la perturbation causée par ces installations sur le monde animal (les témoignages d'agriculteurs constatant les comportements anormaux et troubles physiologiques de leur bétail sont à eux seuls interpellants). Voyez le nombre d'habitations que vos lignes devront surplomber, ou côtoyer ! Le citoyen curieux ou inquiet s'informera plus avant – il y va d'une responsabilité civique de se tourner vers les études sur le sujet – et constatera que le cauchemar est réel... Les incidences seront nombreuses, et au quotidien, chacun devra vivre avec cette pollution visuelle, catastrophe paysagère, et les risques qui l'accompagnent, tout en sachant que cette vie qui autrefois grouillait se taira, peu à peu (ceci s'est vérifié ailleurs, pour des projets de moindre ampleur).

Mais ceci est, dites-vous, « nécessaire ». Vraiment ?
Conscients que des acteurs tant privés que publics ont investi en éolien offshore, nous concevons que ceux-ci trépignent, dans l'attente d'en tirer profit, ce qui implique que cette électricité soit transportée pour être consommée. Nous sommes également conscients de la consommation croissante d'énergie au sein des ménages et des entreprises, lesquels ne semblent pas prêts à engager une vie plus sobre et raisonnée ; un renforcement du réseau s'impose donc. Et tout en reconnaissant la nécessité des réseaux et des interconnexions pour garantir une accessibilité fiable et permanente des ressources renouvelables, nous avons la conviction que les solutions les plus adaptées doivent encore être pensées, conçues, expérimentées.


Car... comment vous dire ? Vous dire à quel point vos logiques sont celles du XIXe siècle. Ces manières de concevoir, reproduisant les schémas hérités des deux précédentes révolutions industrielles (produire en masse, et transporter massivement sur de grandes distances, obligeant à inventer des réseaux de route et de transport à grande vitesse, gonflant les besoins en énergie), nous n'en n'avons plus besoin. Ce temps est révolu ! Vous, sensés être spécialistes en ce domaine, n'avez-vous jamais songé à développer des systèmes répondant aux principes développés par J. Rifkin et autres représentants de notre troisième révolution industrielle, basée sur technologies modernes de stockage d'énergie et de commutation intelligente, le partage et l’interdépendance ? Comment faut-il le dire ? Vos conceptions ne cadrent plus avec ce temps. Vous ne savez être en adéquation. Vous êtes en échec, dans votre profession, au regard de l'Histoire. Vous composez le gâchis, à défaut de discernement, de courage, d'invention. Et pourtant... On nous laisse croire que nous n'avons pas d'alternative. Comment appelle-t-on ceci ? Imposer. C'est un rapport de force. Une violence. Qui met à mal la santé (psychique, physiologique) des citoyens comme de tous les organismes sensibles à cette monstruosité prétendument nécessaire. Car j'ai pour voisins des rapaces, cigognes, hérons, chouettes, canards, poules d'eau, poules, hérissons, grenouilles, renards, lapins, mulots, vaches, pour ne citer qu'eux.
 

Comment se rassurer devant cette nouvelle autoroute de l'électricité, mastodonte d'un autre temps, d'une ère que l'on aurait pu espérer révolue, à l'heure où la logique systémique implique de penser tout projet dans ses interrelations environnementales, sociales, sanitaires, techniques... À défaut d'un changement de paradigme, n'est-il pas temps de travailler à des solutions intelligentes qui permettraient d'affronter les enjeux du siècle de façon raisonnable, même si cela semble plus complexe ? Car qu'est-ce que cette nouvelle autoroute de l'énergie ? Comme toute autoroute, c'est un symbole de vitesse, de continuité, de trafic permanent. C'est l'absence de répit, une réponse à la nécessité du « toujours plus » (vite, loin...). C'est aussi la logique du raccourci, de la ligne droite, rapide, efficace. Voilà des décennies que les penseurs de la surmodernité, de l'hypermodernité et autres modernités avancées, commentent, sceptiques, cette modernité superlative, effrénée (dont l'autoroute est un signe, un indice), ce temps incapable de raison devant les questions économiques et énergétiques ; une raison toujours assujettie à la nécessité du risque de l'excès, à tous niveaux. Avec tous les malheurs qu'ils induisent. L'humain, chaque jour, en fait les frais. Je ne veux convaincre personne de ralentir, à chacun sa vitesse. Sur une autoroute, à chacun ses risques. Mais n'avez-vous pas honte de l'imposer comme l'unique perspective, connaissant son prix (son incidence sur la santé, la nature, la ruralité, le patrimoine, la vie des citoyens) ?

À cela, que dites-vous ? Aux demandes d'alternatives telles que l'enfouissement, la réponse surprend : À l’heure actuelle, aucune liaison souterraine en courant alternatif n’a jamais été réalisée dans le monde sur une telle distance (50 à 100 km) et pour une telle puissance (6 GW). Si les ingénieurs du tunnel sous la manche (ou toute autre prouesse d'ingénierie) s'étaient contentés de dire que personne n'avait jamais réalisé pareil ouvrage, certainement impossible, le projet en serait resté à l'état de fantasme. Mais bien sûr, il est plus facile de reconduire les routines et erreurs du passé que d'oser prendre le temps d'innover.

L'enfouissement, selon Elia, ne serait pas « fiable » : La Boucle du Hainaut étant destinée à faire partie de l’épine dorsale du réseau électrique belge, cela nécessite une exigence très élevée en termes de sécurité d’exploitation. Permettez-moi cet avis : un tel projet nécessite une exigence à tous niveaux, pas seulement en termes de sécurité d'exploitation (l'exploitation de cette infrastructure et de ce réseau, c'est le core business d'Elia, il revient donc à cette entreprise de trouver les solutions qui la garantiront tout en préservant la sécurité de ce qui n'est pas « elle » : citoyens, environnement, etc.). Si Elia n'est pas en mesure de garantir la sécurité de l'exploitation et la sécurité (au sens large et littéral : securitas, « exemption de soucis ; tranquillité d’esprit ») du citoyen, c'est qu'il ne peut répondre à la mise en place d'un réseau qui soit réellement d'intérêt public. En d'autres termes, cette entreprise est en échec, au regard de la société.

L'enfouissement d'une section limitée de la liaison est, reconnaît Elia, techniquement possible, mais pas souhaitable. Tout dépend de qui « souhaite » : aux yeux du citoyen, « la durée nécessaire en cas d'intervention » en cas d'enfouissement (l'argument avancé en défaveur de cette option, à côté de celui du coût) n'est peut-être pas prioritaire sur la permanence d'un paysage irrémédiablement gâché par cette intégration, ses effets néfastes et son lot d'expropriations.

D'autant que les seuls 8 km pouvant selon Elia éventuellement être enterrés, sur les 90 km prévus, font réagir. « C’est peut-être plus cher et plus difficile techniquement mais, pour moi, on peut enterrer 1.000 kilomètres de ligne! » commente Damien Ernst, professeur à l’ULiège et spécialiste des réseaux électriques, invité par le ministre de l’Energie Jean-Luc Cruck à rejoindre Elia dans sa poursuite des travaux d’études du projet. Il va de soi que des obstacles, sur ce tracé, compliqueront l'ouvrage, et qu'un enfouissement ne peut qu'être partiel, mais alors, il faut songer à des alternatives telles que le renforcement de lignes existantes. Pour autant que la nécessité (notion bien relative, dans les conflits d'intérêts) du projet soit démontrée.

Osons croire que les études environnementales et d'incidences réalisées dans le cadre de ce projet vous contraindront à privilégier les options les plus responsables d'un point de vue systémique, par-delà l'argument du « ce serait tout de même plus simple, moins coûteux et plus rapide si... ». Bien sûr, cela affecterait en partie le profit net d'Elia, mais puisqu'encore récemment la société se targuait d'avoir franchi des étapes extraordinaires et connu une croissance des actifs de 9.0% en 2019, nous n'avons pas d'inquiétude pour la santé financière de l'entreprise, boostant l'avidité de ses actionnaires. 

Autour de moi, je vois de nombreux citoyens installer des panneaux photovoltaïques, investir dans des solutions autres, espérer le développement du micro-éolien, du micro-turbinage et de dispositifs de stockage, sachant que ceci ne changera sans doute rien, mais sans se résoudre, ils recherchent d'autres manière de consommer et de produire. Tous ceux là, aujourd'hui, aux abords de votre corridor, se sentent minuscules, gênés presque d'avoir tenté d'approcher l'autonomie énergétique du foyer. Les voilà bêtas, béats, voyant s'inviter des lignes de très haute tension de 380.000 volts, juste là, au-dessus de leur toit, de leur jardin. C'est ce monde, que vous nous imposez. Sous couvert de greenwashing, cette habile et en même temps maladroite façon de verdir des initiatives portant in fine atteinte à la nature, à l'habitat, au psychisme, vous justifiez l'impensable. Mais peu importe, devez-vous penser : ceux-là, feignons de les entendre (consultations, concertations...). Si mille le refusent, dix décideront pour eux, défendant des intérêts discutables. Votre discours est le déguisement d'une stratégie de la paresse et de la rentabilité, justifiée par de prétendus besoins collectifs, un bien commun, une exigence de compétitivité, de ressources pour l'avenir. Mais... Mille contre dix : où est le bien commun : dans l'avis des mille ou dans celui des dix ? Derrière le masque de l'expert, posez-vous la question : qui représentez-vous, et pourquoi ? À chacun l'examen de sa conscience, et l'aveu de son incompétence.

Si vous aviez à cœur de véritablement débattre du fond du problème, je vous interrogerais : quel que soit votre parcours, n'avez-vous jamais appris par les sciences physiques (traduisons : de la nature) ou humaines que toute saturation (en ce cas précis du réseau, et de son infrastructure) n'appelle pas un dispositif temporaire capable de supporter le déséquilibre, ou de repousser ses limites un peu plus loin devant (c'est confier aux générations à venir la réparation des dommages systémiques de nos erreurs) – option par ailleurs discutable car accepter la saturation non pas comme un problème à résoudre mais comme un fait à dépasser c'est vouloir croître à tout prix, au risque de l'éclatement jusqu’au-boutiste ? Ce qu'il faut, face à la saturation, c'est une nouvelle manière d'organiser, d'agencer les éléments du système, pour un ordre tenable, un équilibre qui puisse se maintenir dans le temps. Une homéostase. Ceci implique une ressource : la capacité d'invention (en biologie, on parlerait d'adaptation). Quitte à inventer un nouveau paradigme. « On ne résout pas un problème avec les systèmes de pensée qui l'ont engendré », disait Einstein. Mais je comprends que vous n'êtes pas de ceux qui contribuent à l'avancée positive de nos sociétés (du moins si l'on entend par « avancée positive » autre chose que « positionnement concurrentiel »). Ceci implique en effet le courage d'admettre que le modèle cultivé n'est pas durable, et qu'il faut repenser l'équation. Mais ceux là, dans l'histoire, ont souvent fini sur le bûcher. Il est plus facile de suivre la marche avec des œillères que d'oser affronter les questionnements et les enjeux de son temps. L'autoroute, c'est le tracé aveugle et sourd, cette entaille dans le paysage qui ne laisse place à aucune nuance, et que l'on finit toujours par regretter, sachant rétrospectivement ce que l'on a perdu, brisé, sectionné. C'est une brisure, une fracture, une amputation du territoire. Un accident, volontaire. Un défaut d'intelligence.

Notre monde n'a pas besoin de gestionnaires, mais de personnes disposant de ressources créatives, d'ingéniosité, et de courage. Et construite une autoroute n'implique ni créativité, ni courage. C'est une logique, devenue discutable. Une logique qu'il faudrait disputer, mettre en doute, mettre en cause.

Je n'écris pas pour moi. Si vous avez gâché ce dans quoi je me suis investi ces dernières années, je ne pense pas un instant à mon malheur. Je pense à la façon dont il me faudra expliquer ceci aux enfants pour lesquels j'avais construit ceci, cet endroit – comme tant d'autres, dans cette situation.

Mon enfant, il nous faut partir. Tu dois quitter ta chambre, ta maison, et ton jardin, que nous avons imaginé et composé ensemble, plante par plante, au bon vouloir de la nature qui grouillait là, que nous avons rencontrée, respectée, dans le dialogue curieux... C'était pour moi une découverte, pour toi, un apprentissage. Mais il nous faut quitter notre village, nos voisins. Et ton école, peut-être, bientôt à l'ombre de cette haute tension, comme notre maison. Tout ce que nous avons cultivé là, oublie-le, car il nous faut partir. Parce que ton pays, ou plutôt ses gestionnaires, ont décidé que ceci n'avait aucune valeur. Ta chambre, ton jardin, ton environnement, ton imaginaire ne sont rien devant une autoroute de l'énergie de 400.000 volts et de 6 GW. Tu comprends, il te faut cesser de croire qu'il peut y avoir une autonomie énergétique par foyer, ce qui compte c'est la production et le transport massifs d'une énergie produite ailleurs pour le bien de tous. Oublie tout ce que je t'ai appris, du paysage au design urbain, et sur la nature à préserver. Oublie donc ce principe de l'écopoièse, cette manière de « faire maison » – « inventer un monde ». Tu comprends, la logique aujourd'hui est tout autre : affronter la saturation pour une nouvelle infrastructure plus monstrueuse encore, et plus concurrentielle. Il te faut t'habituer : cette monstruosité n'est qu'un infime indice de l'avenir qui est le tien. Parce que oui, l'avenir est composé par des décideurs à l'imaginaire castré. Accepte-le, tu ne peux rien y faire. La raison, la langue, la connaissance ne suffiront pas... Les intérêts qui justifient ce monde m'échappent, moi aussi. Peut-être que, comme moi, tu ne comprendras pas vraiment ce monde. Il te restera à le subir...

Je redoute qu'en grandissant, mon enfant me porte ce jugement : Papa, comment as-tu pu laisser faire cela ? Je n'aurai pour réponse qu'un silence, une absence. Je n'avais aucun moyen, aucun levier, aucune arme... Seulement des mots. Mais les mots et les convictions, souvent, se font taire... Mon petit bonhomme, je suis désolé de n'avoir pu protéger ton environnement. Je suis désolé pour ce cauchemar, ce paysage entaché. Et tout ce qu'on a du laisser là, derrière nous.

Les gestionnaires, eux, pourront savourer la mise en tension du projet, à l'horizon fixé. Oui, c'est bien dommage pour ceux-là, ceux qu'il a fallu impacter. Mais pour le bien commun, il fallait que certains en pâtissent... Voyons le bon côté des choses : ce sont des sacrifiés, modernes victimes des sacrifices nécessaires à l'ordre des choses. Ces martyres devraient presque être honorés de leur sort. Et puis, bientôt, on en parlera plus... Quant au paysage, au patrimoine, à la nature, tout cela est bien relatif.

Le seul mot qui me vient à l'esprit est celui du gâchis.

Parce que le paysage, notion récente héritée du domaine des arts et de l'esthétique, est aujourd'hui une composante essentielle des politiques d'aménagement du territoire, en ce qu'il résulte de l'action et de l'interaction de facteurs naturels et humains.

Les designers (le design au sens premier : le dess(e)in, la conception, le projet) du paysage, quels que soient leur métiers (agriculteurs, techniciens de l'énergie, urbanistes, architectes, jardiniers... eux qui façonnent par leur activité nos environnements visuels), ont une responsabilité que l'on a tardé à reconnaître et prendre en compte. Le paysage est une notion complexe, complète : un mélange de patrimoine (immobilier, naturel, industriel...), d'histoire et de pratique agricole, d'habitat faunique et d'évolutions technologiques, à la croisée de l'urbanisme, de l'écologie, de l'esthétique et de l'éthique environnementale. La nature complexe de l'approche paysagère implique d'intégrer l'ensemble de ces aspects, au risque d'échouer dans une démarche qui se voudrait qualitative.

Par-delà ce débat de fond, nous vomissons les stratégies utilisées, à savoir une opacité totale quant aux décisions prises par ceux qui ont tout à y gagner (intercommunales, facilitateurs, investisseurs, e.a.), et l'art de communiquer le plus tard possible aux citoyens, qui sont aussi les financeurs de ce projet, bien malgré eux. La décision d'un tel gâchis revient donc in fine à quelques personnes. Le plus regrettable, au fond, dans cette fâcheuse histoire, c'est moins la décision que le chemin pris pour y parvenir. Indépendamment des questions écologiques, sanitaires, patrimoniales, paysagères et immobilières, nous regretterons à jamais, comme dans tant d'autres dossiers mal conçus, un processus de décision bypassant volontairement les premiers concernés. Ce seul fait mériterait à lui seul d'interrompre ce projet qui semble moins nécessaire qu'inadapté.

À défaut d'espérer convaincre qui que ce soit, je me contenterai de formuler le vœu, pour le monde qui vient, d'un enseignement des pratiques et métiers, quel que soit leur champ, qui sache instruire à la pensée complexe, laquelle considère toutes choses dans leurs interrelations... Osons croire qu'un jour, les ingénieurs, gestionnaires, ministres et autres décideurs sauront dépasser la perception limitative qu'ils ont de leur « secteur » (sectoriser, c'est refuser de penser en interdépendance ; sectoriser, c'est délier). Contentons-nous, pour le moment, de gestionnaires et ministres favorables aux troubles sanitaires, à la perturbation de l'habitat faunique, à la dévaluation immobilière, à la dégradation patrimoniale (monuments, sites, paysages), à la perte d'attractivité touristique d'une région... Jusqu'à preuve du contraire.

En tous les cas, Madame, Monsieur, en portant, soutenant ou validant ce projet, vous avez brillamment démontré votre incapacité à discerner, en toute raison, et en toute intelligence, nécessité et gâchis.

 

 

Sébastien Biset